Récit de Emoji, 2ᵉ en IRC équipage
Cette nuit de l’Armen marquait notre reprise en régate avec Emoji, J109 en IRC équipage, après un long hiver sans compétitions à Pornic. Notre objectif était de savourer la course sans pousser le bateau à l’extrême, en préservant le matériel en vue de la Duo Catamania dans quelques semaines. Conscients de l’absence d’un spi de brise, nous savions que nous serions limités au portant avec les conditions annoncées.
Nous étions cinq à bord, organisés en deux quarts de deux (Elliot/Benjamin et Nicolas/Alexandre). Philippe, le propriétaire, restant hors quart pour barrer dès qu’il était en forme. Les rôles étaient clairement définis pour les manœuvres : Nicolas n°1, Benjamin embraque/piano, Elliot tactique et régleur, et puis moi à la navigation, GV et régleur.
Le départ devant La Trinité a été contrarié dès le départ par deux bateaux hors-course qui nous barraient la route tribord amure, nous empêchant d’abattre comme prévu ; il a fallu les contourner. Avec le recul, nous aurions dû être plus assertifs sur la VHF pour les pousser à dégager.Mais quand même, qu’est-ce qu’ils font là ces bateaux alors que leur départ est dans 15 à 30 minutes !!!
Aller on se reconcentre, la route est longue. Direction la première marque, la Basse Capella Ouest, sous GV (1 ris) et J3 avec plus de 20 nœuds établis et de belles rafales. Nous aurions pu tenter le grand A2 sur la première partie du bord en restant extrêmement vigilants, mais nous avons choisi la prudence en anticipant l’arrivée d’un grain. Après environ une heure, le grain est effectivement arrivé et l’anémomètre affiche 34 nœuds peut-être plus(nous savons qu’il a tendance à sous-estimer). L’ambiance à bord est devenue tendue, chacun concentré ; la mer s’est aplatie et le bateau est resté contrôlable, atteignant des pointes supérieures à 14 nœuds SOG, sensation grisante malgré l’absence de spi.
Dans le plus fort du grain, on ne fait qu’un seul départ au lof, GV choquée en grand, pendant qu’autour de nous les bateaux se couchent barre de flèche dans l’eau et que les spis explosent les uns après les autres. Malgré tout, nous remarquons la perte des deux coulisseaux de tête de GV : le haut de la voile devient très instable. Également, la casse du boîtier de latte forcée du J3 qui a dû arriver sur les premiers empannages, la latte sort de quelques cm au niveau de l’étai mais la voile reste exploitable.
Nous accusons un retard d’environ 3 miles sur La Belle Jinette et Blackayne, une différence atténuable mais significative. J’apprendrai plus tard que La Belle Jinette a déchiré son spi de brise. Je me demande combien de temps il a tenu avant d’être affalé. Avec notre départ en retard et notre prudence assumée, l’écart n’est pas si énorme. On peut se refaire, il reste de la route.
Après la marque, le vent est tombé brusquement à moins de 10 nœuds. Nous ne nous y attendions pas. Au début de ce long près vers Sud Jument de Glénan, la mer était croisée et le vent très erratique, oscillant entre 8 et 20 nœuds toutes les quinze minutes. Nous avons redouté de renvoyer la GV haute, par crainte de coincer les coulisseaux défaillants dans la gorge et de ne plus pouvoir reprendre le ris quand le vent reviendrait à 20–25 nœuds ; nous avons donc conservé le ris, au prix d’une perte de performance. Malgré cela, Emoji a bien avancé et s’est battu bord à bord avec le JPK 1080 Timeline, qui a pris l’habitude d’alterner GV haute et ris selon les grains, creusant progressivement l’écart. Dommage, la casse nous empêche de rester compétitif. En fin de journée en passant Belle île, le vent se stabilise enfin autour des 20 nœuds avec de belles rafales. Blackayne, qui arrive avant nous à la bouée Basse Capella prend l’option de passer au-dessus de Hoëdic, Houat puis par la Teignouse sans lui réussir. Il recolle 5 miles derrière nous.
La nuit est éprouvante : pas vraiment possible de dormir avec la coque qui tape fortement dans les vagues. Je me souviens me dire: “C’est quand même sacrément solide un bateau étant donné ce qu’on leur fait subir”. Je garde néanmoins un bon souvenir de ce bord de près de nuit, bien calé sur la tranche; de longues discussions en quart, du plancton fluorescent dans le sillage et d’un ciel entièrement étoilé.. La tension du bord de portant étant redescendue.
Vers 3 h du matin, en passant les Juments, nous pointons à 5 miles derrière La Belle Jinette et à 2,5 miles devant Blackayne. Je m’interroge sur d’autres erreurs possibles au-delà d’un recalage un peu trop poussif.
On descend enfin vers la prochaine marque de parcours, la Basse Capella à 90/100 d’AWA. Connaissant le comportement du bateau avec notre A5 de 110 m², ce bord s’annonçait exigeant. Avec deux jeunes parents à bord et la fatigue accumulée, nous choisissons de ne pas envoyer le spi.
Au lever du jour, on tente quand même de porter le spi dans les 20 nœuds bien établis : au bout du 3ème départ au lof, nous décidons de l’affaler car nous ne faisons pas la route de plusieurs dizaines de degrés. Rétrospectivement, une approche plus agressive aurait été d’envoyer le spi à la jument en allant tâter le décrochage, puis l’affaler et terminer au près en gardant Belle-Île à tribord. Cela aurait bien réduit l’écart. Blackayne, en conservant son spi, nous passe et allonge l’écart de 6 miles et La Belle Jinette nous distance dorénavant de 7 miles. Peu de perte par rapport à La Belle Jinette mais pour Blackayne ce fut un carton plein.
Le dernier près vers La Trinité fut piégeux, le vent basculant de 30° sous les nuages et variant entre 8 et 20 nœuds. Notre option par la pointe Saint-Gildas-de-Rhuys s’est révélée très défavorable : nous avons perdu beaucoup de terrain face aux bateaux qui sont passés près de Hoëdic. C’est, selon nous, la principale erreur de la régate hormis notre prudence sur les bords de portant.
Nous terminons 2ᵉ en IRC équipage derrière Blackayne, mais à plus de deux heures des autres J109 comme La Belle Jinette et Axilone Joke, ce qui rend le résultat sportif un peu décevant. Plusieurs concurrents ont abandonné, vraisemblablement pour casse, ce qui montre que sans incidents techniques les cartes auraient été rebattues. À titre d’exemple, l’A35 Crews Control fait un début de course excellent mais a dû rentrer au port après le premier passage de la Basse Capella.
Cela dit, nous sommes relativement satisfaits de cette régate : même si le gros temps n’est pas son point fort, le J109 reste compétitif si l’équipage reste très concentré et se met dans le rouge. Ce fut une régate intense, une partie non négligeable de la flotte a abandonné, sûrement pour de la casse. Sans casse, les cartes auraient été complètement rabattues. Je pense par exemple à l’A35 Crews Control qui fait un excellent début de course mais qui rentre au port après le premier passage de la Basse Capella.
Nous avons identifié nos manques : un départ plus assumé, un véritable spi de brise, un A5 plus petit, et une pointe de choix tactiques plus pertinents. Il faudra également travailler la prise de risque contrôlée, pour être prêts à se mettre « un peu dans le rouge » lorsque la situation l’exige.



